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    CRITIQUE LITTÉRAIRE
    De Caligari à Hitler - Siegfried Kracaue




    Critique publiée par Woland le 13-10-2006

    Voilà un livre qui, de même que "L'Ecran démoniaque", de Lotte Eisner, a fait date dans l'histoire du Cinéma. La thèse émise par Kracauer au lendemain de la Seconde guerre mondiale est connue : le jaillissement du cinéma allemand, dans les années de l'après-Grande guerre, portait en lui la prémonition des idées totalitaires qui allaient mener, via le Nazisme, à la Seconde guerre mondiale.

    L'ouvrage se répartit en quatre grandes parties.

    1) La Période archaïque, que l'auteur place entre l'année de naissance du cinéma, 1895, et celle de l'Armistice, 1918, nous montre un cinéma allemand qui tout d'abord, comme d'ailleurs dans les autres pays européens et jusqu'aux USA, regarde beaucoup vers "le théâtre filmé." Si la France exporte son "Assassinat du duc de Guise", avec les Sociétaires de la Comédie française, jusqu'en Amérique, les Allemands, eux, se tournent tout naturellement vers celui qui est alors le plus grand producteur de théâtre de leur capitale : Max Reinhardt.

    Dès cette période, Kracauer signale cependant 4 films annonçant l'extraordinaire folie qui marquera plus tard des films comme "Caligari" de Wiene ou encore la série des "Mabuse" de Lang :

    a) "L'Etudiant de Prague" de Paul Wegener (dont il y aura par la suite d'autres versions, dont une nazie), histoire classique de l'homme qui cède son reflet aux forces du mal, ici incarnées par le magicien Scapinelli ;

    b) "Le Golem", toujours de Wegener mais réalisé cette fois-ci en 1915 et qui raconte comment un créateur peut-être dépassé par l'être (ou le monstre ?) qu'il a créé, le tout se basant sur une légende juive dont Gustav Meyrink s'inspira en littérature ;

    c) "Homunculus", un serial en six épisodes de 1916, dont le héros est conçu de façon artificielle par le Pr Hansen et son assistant, Rodin et qui, se voyant rejeté par tous "parce qu'il n'a pas d'âme", finit, obsédé par la haine, à se muer en dictateur et à fomenter un conflit mondial ;

    d) et enfin "L'Autre", réalisé lui aussi en 1913 mais que Kracauer place à part parce que cette version du "Dr Jekyll et Mr Hyde" se termine bien et de façon rationnelle, le héros, devenu mauvais à la suite d'une chute de cheval, finissant par recouvrer son équilibre mental.

    Dans le genre, c'est curieusement ce dernier film qui se révèle peut-être le plus inquiétant car, dans "Die Andere", il n'y a pas place pour le surnaturel ou l'extraordinaire (l'étudiant praguois conclut un pacte avec le Diable, le Golem est fait d'argile et façonné par un rabbin, Homunculus naît dans un laboratoire). C'est comme si "L'Autre" admettait déjà que n'importe qui de parfaitement ordinaire peut se transformer en monstre du jour au lendemain.

    2) Avec la Période de l'Après-guerre (1918-1924), vont fleurir des chefs-d'oeuvre où culminent à la fois l'angoisse, le malaise, le sentiment d'injustice et aussi l'humiliation ressentis par le peuple allemand dans la défaite et après l'instauration de la tremblotante République. Mais tout cela, selon Kracauer, sur un mode véritablement inconscient.

    a) A tout seigneur tout honneur : "Le Cabinet du Dr Caligari" ouvre le cortège. Quiconque l'a vu ne serait-ce qu'une seule fois ne peut avoir oublié Werner Krauss dans le rôle-titre et Conradt Veidt, trop long, trop noir, trop inquiétant, dans les déambulations du somnambule Cesare. Quant aux décors (dûs à trois architectes et décorateurs de l'école expressionniste), tout en pointes et en angles aigus, ils fascinent tout autant alors même qu'ils crient bien fort aux spectateurs qu'ils ne sont que décors de toile et trompe-l'oeil.

    Après une gigantesque campagne publicitaire où les affiches affirmaient : "Vous devez devenir Caligari !", le film fut enfin présenté au public en février 1920. A ceux qui parviendront à se procurer l'ouvrage (vraisemblablement en anglais ou alors chez un bouquiniste spécialisé), je recommande la lecture, proprement passionnante, de la genèse de ce film dont le scénario fut le fruit de l'imagination du Tchèque Hans Janowitz et de l'Allemand d'origine juive, Carl Mayer : chapitre 5.

    Avec son psychiatre tout puissant qui pousse un medium à assassiner à sa place, "Caligari" représente bel et bien, et donc dès 1920, cette "autorité aliénée" que l'Histoire tout court découvrira plus tard dans le Nazisme. Comme le dit Kracauer, c'est un film de "tyran." On notera qu'il n'eut pas beaucoup de succès en Allemagne mais que, en France notamment, "Caligari" fut un énorme succès.

    b) Deux ans plus tard, Friedrich-Wilhem Murnau allait réaliser un autre poème visuel de l'horreur tyrannique : "Nosferatu"*, avec un Max Shreck (= effroi) plus vrai que nature et des images et des "cartons" ("Et après le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ...") dont on ne peut jamais trancher s'ils frôlent le ridicule outrancier propre au muet ou l'épouvante absolue et intemporelle. Le scénario était basé sur le roman-fleuve de Bram Stoker, "Dracula", et l'accent est mis avec une telle ampleur sur la pestilence (la terre transylvanienne des cercueils, les rats qui en émergent, la ville hanséatique qui meurt peu à peu alors que le comte progresse dans ses exploits vampiresques) qu'on ne peut là encore, comme le fait d'ailleurs Kracauer, que songer à la pestilence totalitaire - brune ou rouge, peu importe en l'espèce.

    c) La même année, sortait "Vanina" d'Arthur Von Gerlach - tiré du "Vanina Vanini" de Stendhal mais avec un script reforgé par ce génie que fut Carl Mayer. Avec la très grande Asta Nielsen - actrice injustement oubliée par ceux que n'intéresse pas l'Histoire du cinéma - et Paul Wegener, ce film est une "étude du sadisme chez les tyrans."

    d) Toujours en 1922, Fritz Lang - dont Hitler et Goebbels ne cessèrent jamais d'admirer le travail ("Les Nibelungen" entre autres) même quand il sapait leur pouvoir - offrait au cinéma allemand ce véritable diamant fantastique qu'est "Dr Mabuse, le joueur."

    Si le contexte était différent, on pourrait comparer Mabuse à une espèce de Fantomas à l'allemande, roi du crime qui règne sur un monde à la fois brillant et souterrain essentiellement par le chantage et par une absence absolue de conscience. Mais quand le film sort, nous sommes dans une Allemagne vaincue, où l'inflation règne encore, où les demi-soldes traînent, regardés avec dédain par les spéculateurs de guerre qui, eux, sont restés bien tranquilles à l'arrière, et prêts à être récupérés soit par les communistes, soit par les troupes brunes en gestation. (Dans un an seulement, Hitler risquera son putsch - pour lequel d'ailleurs il ne subira qu'une condamnation de principe.)

    Du coup, tout se tord et se distord et lorsque Mabuse sombre dans la folie à la fin du film, le spectateur sait, de toutes façons, qu'il n'en restera pas là : c'est impossible, hélas !

    e) En 1924, quand un équilibre brinquebalant commençait tout juste à se mettre en place dans la République de Weimar, sort le dernier film "officiel" de tyran. On le doit à Paul Leni (réalisateur) et à Henrik Galeen (qui avait déjà travaillé sur le script de Nosferatu). C'est un film à sketches où seuls les deux derniers (Ivan le Terrible, avec un Conrad Veidt saisissant de cruauté et de folie, et Jack l'Eventreur, cauchemar où le héros et l'héroïne sont poursuivis par le Mal à l'état pur) sèment le malaise.

    3) La Période de stabilisation, qui s'échelonne de 1924 à 1929, amorce quant à elle le déclin dans lequel va sombrer - et pour longtemps - le cinéma allemand à qui nous devons pourtant quelques uns des plus purs chefs-d'oeuvre du grand écran. On retiendra surtout de cette époque, très loin devant les films nationaux (les "Fridericus" sur la vie de Frédéric le Grand) et les comédies légères comme "Le Chemin du Paradis", avec Lilian Harvey :

    a) quelques films de Georg-Wilhelm Pabst - lequel, contre toute attente, devait faire plus tard allégence au système nazi - comme "La Rue sans joie" où apparaît Greta Garbo et "L'Opéra de Quar'sous." ;

    b) "L'Ange Bleu", bien sûr, qui, sous la sévère houlette de Joseph Von Sternberg, "lança" la carrière cinématographique de Marlene Dietrich - une Marlene qu'on est toujours surpris de retrouver agréablement potelée sur la scène du cabaret où Lola-Lola séduit le Pr Unrath (Emil Jannings) : film qui conte la déchéance de l'Allemand moyen en fait, d'après un roman de Heinrich Mann, le frère de Thomas. Il sortit en 1930 , connut un succès international et Dietrich s'embarqua presque immédiatement avec son réalisateur pour Hollywood;

    c) "M le Maudit", que Fritz Lang eut la très mauvaise idée d'appeler tout d'abord, en période de pré-production, "L'Assassin est parmi nous", ce qui devait être pour lui cause de nombreuses tracasseries administratives (et de lettres de menaces) jusqu'à ce que le directeur des studios Staaken, qui était membre du NSDAP, comprît que le film entendait mettre en scène Peter Kürten, le Vampire de Dusseldorf, et non remettre en cause les théories nazies. Projeté en 1931 avec un Peter Lorre que ses origines juives n'allaient pas tarder à faire émigrer vers les USA, "M le Maudit" reçut par contre un accueil enthousiaste en Allemagne - et ailleurs. C'est un très grand film.

    d) et enfin, toujours de Fritz Lang - qui quitta l'Allemagne peu après malgré les avances de Goebbels que le génie de Lang pour mettre en place les masses et les foules fascinait depuis "Métropolis" - "Le Testament du Dr Mabuse" où l'on voit l'esprit dément du grand criminel prendre le contrôle de celui du psychiatre qui le soigne, contraignant celui-ci à dynamiter les trains et même à concevoir des projets de guerre mondiale.

    Avec ce film, Lang faisait un peu le testament de la République de Weimar et la boucle était bouclée : Caligari rejoignait le psychiatre possédé par Mabuse.

    4) La quatrième partie, parce qu'elle concerne l'étude de la propagande dans les films de guerre nazis, ne tentera peut-être pas le lecteur. Et pourtant, on y apprend une foule de choses sur la façon dont le Dr Goebbels sut rendre si efficace les bandes d'actualités du régime hitlérien - lesquelles étaient toujours préparées en 16 langues. Goebbels souhaitait aussi que le montage de ces actualités et de ces films fût un montage à la Eisenstein, avec le "Cuirassé Potemkin" comme référence centrale. Quand on visionne des films comme "Baptême du Feu" par exemple, on constate que, techniquement, les cinéastes y sont parvenus mais que leur brio ne parvient pas à masquer ce mépris terrible de la réalité et de la souffrance d'autrui - y compris celles du peuple allemand bombardé et sacrifié à la guerre - qui, dès 1922, caractérisaient le mouvement nazi.

    Tout cinéphile se doit d'avoir ce livre - cette somme livresque et cinématographique - dans sa bibliothèque !

    "De Caligari à Hitler" - Siegfried Kracauer - L'Age d'Homme.

    * : en 1978, Werner Herzog devait rendre hommage à Murnau et à son Nosferatu avec "Nosferatu, fantôme de la nuit", un film évidemment en couleur qui s'ouvre sur un générique somptueusement morbide qui aurait certainement plus au Maître et où Klaus Kinski est, une fois de plus, unique.


    Le critique : Woland
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